Entretien réalisé par Clotilde Mathieu

Vendredi, 7 Novembre, 2014

Élu au conseil d’administration de l’Organisation internationale du travail, l’ancien secrétaire général de la CGT Bernard Thibault revient sur l’offensive patronale contre le Code international du travail.

Cette semaine, Pierre Gattaz a lancé une nouvelle offensive, en demandant à la France d’abroger la convention 158 de l’Organisation internationale du travail (OIT) qui oblige un employeur à motiver le licenciement. Vous êtes actuellement élu comme représentant des travailleurs français au conseil d’administ ration de l’OIT. Comment réagissez-vous ?

BERNARD THIBAULT Dans de nombreux pays, les entreprises peuvent licencier sur un claquement de doigts. Cette convention, ratifiée par la France en 1989, protège les salariés. Si le CPE (contrat première embauche – NDLR) est mort dans la rue, après quatre mois et demi de mobilisations, et c’est grâce à cette convention que nous avons pu obtenir le retrait du CNE (contrat nouvelles embauches – NDLR) fin 2007, consécutivement à un avis de la commission des experts de l’OIT. La France est un des pays qui a ratifié le plus de conventions de l’OIT, nous pouvons en être fiers. Il n’est donc pas surprenant que l’offensive patronale soit forte en France dans la mesure où notre pays est en avance sur d’autres en ce domaine.

 

Après le travail du dimanche, les seuils sociaux, cette nouvelle sortie témoigne d’un Medef avec, à sa tête, un Pierre Gattaz totalement décomplexé…

BERNARD THIBAULT Je suis convaincu que Pierre Gattaz et le Medef sont bien décidés à tirer à son maximum les bénéfices d’un gouvernement qui est à son écoute permanente. Lorsqu’un gouvernement qui s’affiche à gauche permet des réformes jusqu’alors impossibles avec un gouvernement de droite, autant, pour le Medef, pousser l’avantage jusqu’au bout. C’est ce qui est en train de se produire : sur le travail du dimanche, sur le temps de travail, sur les perspectives d’un contrat de travail unique, etc.

 

Vous avez appelé en 2012 à voter pour François Hollande, n’êtes-vous pas déçu d’avoir pris cette décision ?

BERNARD THIBAULT La déception porte sur les politiques mises en oeuvre sur le plan économique et social par rapport aux attentes de ceux qui ont contribué au changement de président. La CGT n’a pas à regretter sa position de l’époque. Il existe un affaiblissement de notre démocratie, une dérive de nos institutions qui poussent à une présidentialisation excessive où tout se décide à l’Élysée. Élire des parlementaires revient à élire des secrétaires de l’Élysée plutôt que des représentants du peuple. Il en est de même pour notre démocratie sociale. Comment un gouvernement peut-il réformer en profondeur ce qui touche au plus près la vie des salariés sans recueillir un soutien des représentants des salariés ? En Italie, Renzi veut réformer contre l’avis des syndicats. Le gouvernement français s’en approche. La passivité chez les salariés facilite les offensives patronales. Les salariés ne peuvent pas s’enfermer dans la déception, il faut trouver les moyens de réagir ensemble.

 

L’épisode que traverse la CGT, que vous avez vous-même qualifié de « mauvaise passe », peut-il être dépassé?

BERNARD THIBAULT Je n’exerce plus de responsabilités dans les instances du syndicat. Je fais confiance à tous ceux qui sont élus pour trouver les réponses adaptées à la situation. Nous devons conserver une CGT unie, avec toutes ses forces. La convention n° 87 de l’Organisation internationale du travail (OIT) porte sur la liberté syndicale et la protection du droit syndical. Elle date de 1948 et a été ratifiée par 147 pays. La convention garantit aux travailleurs et aux employeurs le droit de constituer des organisations de leur choix et de s’y affilier sans autorisation préalable de la part des pouvoirs publics. Elle protège également le droit de grève, y compris pour la plus grande partie des fonctionnaires publics. Depuis juin 2012, les employeurs demandent que le statut officiel des interprétations de la commission d’experts soit clarifié, estimant que le droit de grève « doit être régi par des dispositions nationales ». Le pire serait de rajouter à cet environnement hostile aux salariés, au syndicalisme, une division ou des déchirures au sein de la CGT. Il faut trouver les modalités pour agir dans l’unité la plus large déjà au sein de la CGT.

 

À cela s’ajoute la stratégie de la CFDT qui fait le choix solitaire du dialogue social dans le contexte que vous venez de développer…

BERNARD THIBAULT Le dialogue social est nécessaire pour faire avancer des revendications syndicales. Le dialogue pour le dialogue n’a pas grand sens, c’est le résultat qui compte. Or, le Medef a bien compris qu’il pouvait amener les syndicats sur son terrain. Dans un moment pareil, il est impératif d’ouvrir la discussion, afin de définir, ensemble, ce que doivent porter les syndicats.

 

L’offensive patronale à laquelle nous assistons en France est également en marche au niveau international contre le droit de grève…

BERNARD THIBAULT Depuis deux ans, le patronat a décidé d’attaquer le droit de grève à une échelle mondiale. C’est le bras de fer ici à Genève. Un droit qui, dans l’histoire sociale, fait partie des premiers moyens d’action des travailleurs. Cette attaque est bien sûr inacceptable. En France, lors du conflit de 2010 sur les retraites, Nicolas Sarkozy avait réquisitionné des salariés des raffineries de carburant. Nous avions fait reconnaître, grâce à la convention 87 de l’OIT, qu’il y avait eu de la part du gouvernement français une infraction au droit de grève.

 

De quelle manière cette convention sur le droit de grève peut-elle être remise en cause ?

BERNARD THIBAULT La jurisprudence qui s’est construite depuis soixante ans à l’OIT établit que le droit de grève et son exercice font partie intégrante de la convention 87 qui protège les libertés syndicales. Le patronat remet en cause ce bouclier qui protège des millions de travailleurs qui n’ont pas le droit de grève dans leurs lois nationales. Le conseil d’administration de l’OIT doit statuer sur ce blocage. Le groupe des travailleurs se bat pour saisir la Cour internationale de justice de La Haye afin de faire reconnaître définitivement ce droit. Mais au-delà du droit de grève, le patronat vise l’OIT même et ses conventions. Freiner le processus pour un Code du travail mondial aurait bien sûr pour conséquence d’accentuer la mise en concurrence entre les travailleurs. Aujourd’hui, près d’un salarié sur deux dans le monde n’a pas de contrat de travail. Le chantier est immense !

 

Comment parvenir à contrer cette attaque envers les droits des travailleurs ?

BERNARD THIBAULT Il faut sans doute faire évoluer les outils de l’OIT pour que le droit progresse. Aujourd’hui, les plaintes ne peuvent être déposées qu’à l’encontre des États, pas des entreprises. Il faut y venir notamment pour des multinationales qui exploitent parfois main-d’oeuvre et territoires sans limites. Il nous faut conjuguer l’évolution des droits et l’intervention syndicale. Les syndicats dans les groupes, dans les multinationales doivent veiller au contenu des accords de coopération, commerciaux, internationaux, pour faire progresser et protéger l’ensemble des droits des salariés et pas seulement ceux de la maison mère. Les grands groupes doivent être redevables des conditions de travail des salariés de leurs sous-traitants. Dans la chaîne syndicale qui lie les salariés entre eux, il y a des progrès à accomplir pour le progrès social de tous.