21 juin 2014 .
 

Les poissons-pilotes du ministre

DEDANS ? Dehors ? La question, pour l’instant, ne se pose pas. C’est de l’intérieur de la machine gouvernementale que le ministre de l’économie, Arnaud Montebourg, estime qu’il est possible d’agir. Au prix de renoncer à porter cette ” alternative à gauche “ que l’auteur de Des idées et des rêves (Flammarion, 2010) entend faire mûrir ? Non, assure son entourage : ” Les orientations macroéconomiques nécessitent un débat éclairé. Nous l’assumons. “

Mais peut-on, en étant membre d’un gouvernement qui met en pratique des choix politiques et économiques, en contester les fondements sans tomber sous le coup du ” théorème de Chevènement ” : ” Un ministre, ça la ferme ou ça démissionne “ ? Comment s’écarter de la ” doxa du Trésor “ que l’ancien ministre du redressement productif ne manquait pas une occasion de fustiger avant d’en récupérer la cotutelle depuis qu’il a endossé les habits de ministre de l’économie ?

A son entrée en fonctions, M. Montebourg avait annoncé la constitution d’un Conseil indépendant pour la croissance et l’emploi destiné à ” nourrir l’action du gouvernement pour renforcer la croissance en Europe “. Présidé par Jean-Paul Fitoussi, professeur d’économie à Sciences Po, il réunit Peter Bofinger, professeur à l’université de Würzburg, Enrico Giovannini, professeur à l’université Tor Vergata de Rome, et Joseph Stiglitz, professeur à l’université Columbia et Prix Nobel d’économie. Va s’y adjoindre Philippe Martin, professeur à Sciences Po. Ses débats, ainsi que ses avis, précisait la lettre de mission, ” seront confidentiels, sauf si les membres du Conseil et le ministre en décident autrement “.

Il a désormais vocation à prendre une part plus active dans le débat public. A partir du 1er juillet, il va être officiellement installé, et un secrétariat mis à sa disposition au cœur même de la citadelle du Trésor. Et sa première note, rédigée à la veille des élections européennes, va être prochainement publiée. Les auteurs de cet avis, que Le Monde s’est procuré, portent un jugement sévère sur les ” politiques d’austérité ” mises en œuvre à l’échelle de l’Europe.

” La politique actuelle d’austérité, qui a échoué dans une large mesure, n’est pas la bonne, affirment-ils. En dépit de tous les efforts de consolidation budgétaire, le ratio de la dette publique par rapport au PIB a augmenté dans presque tous les pays, principalement en raison de la récession et de son impact sur le PIB nominal. Les citoyens en ont pleinement conscience, sachant qu’un faible niveau de déficit, de dette et d’inflation ne garantit pas la prospérité économique, et encore moins la prospérité partagée. “

Une appréciation dont il ne faut pas être grand clerc pour présumer qu’elle est partagée par le ministre de l’économie. Tout comme l’évaluation des règles du pacte de stabilité, qui ” imposent partout une politique d’austérité budgétaire, contraignant les gouvernements à diminuer les dépenses publiques, le plus souvent selon un modèle qui entraîne la diminution des dépenses consacrées à la sécurité sociale et aux infrastructures publiques “.

” Dans la situation actuelle, les seules solutions offertes aux pays en crise sont l’austérité et les politiques de l’offre, poursuivent ces économistes. Aujourd’hui, c’est la demande qui pose problème, et ces politiques de l’offre aggravent souvent le problème de l’inadéquation de la demande. “ Un jugement à contre-courant des thèses dominantes qui inspirent la politique du gouvernement.

” Nous pensons que nous vivons aujourd’hui une situation extrême, souligne M. Fitoussi.Jamais il n’y a eu autant de pauvres, d’enfants en danger, de jeunes qui ne sont ni scolarisés ni au travail. La situation est préoccupante, presque prérévolutionnaire. Notre rôle est d’alimenter le débat. “ Ce conseil, assure-t-il, n’a pas vocation à ” conseiller “ M. Montebourg, mais à ” faire en sorte que le débat éclate, et de façon crédible “. Le ministre de l’économie ne peut que se satisfaire d’entendre porter par des sommités reconnues des préoccupations qu’il fait largement siennes. Tout en restant dedans.

Patrick Roger (avec Cédric Pietralunga)