Après avoir travaillé sur les ravages de l’envie dans le monde professionnel, Bénédicte Vidaillet s’est penchée sur les pièges des systèmes d’évaluation individualisés. Dans son dernier essai, elle démonte les mécanismes psychiques qui nous rendent complices de l’évaluation alors que celle-ci détruit notre rapport au travail et aux autres.

 

Bénédicte Vidaillet
psychanalyste, maître de conférences en sciences des organisations
Université Lille I

A lire également

 
 
 
 

Votre ouvrage débute par une longue énumération des effets nocifs des pratiques d’évaluations individuelles, quels sont-ils ?
De nombreux chercheurs ont exploré dans leurs travaux les impacts négatifs des systèmes d’évaluation individualisée. On a vendu l’évaluation aux salariés en s’appuyant sur des valeurs de justice, de reconnaissance de l’effort individuel et de mérite. L’évaluation bénéficierait d’une image de modernité et de dynamisme. On a même attribué à l’évaluation un rôle majeur dans la détermination des rémunérations.
Or l’évaluation confine le travail dans une série d’indicateurs chiffrés, sans aucune prise en compte de sa dimension qualitative. Le salarié évalué peut alors être tenté d’orienter son travail vers les tâches lui apportant le plus de “points” pour la note finale. On finit par mal faire son travail et par être démotivé.
Un autre problème est l’individualisation que cela produit et l’impact destructeur sur les équipes.
Certains travaux ont également démontré que l’évaluation accroît le contrôle et la centralisation des pouvoirs.

Et pourtant l’évaluation, on en redemande ?
Effectivement c’est un paradoxe saisissant. L’individu redoute d’être évalué et l’évaluation peut avoir des conséquences catastrophiques sur sa relation au travail, et pourtant les salariés affirment massivement qu’ils veulent être évalués et récompensés individuellement. L’évaluation en tant que telle n’est absolument pas remise en cause.
J’ai donc voulu explorer les mécanismes psychiques qui nous conduisent à désirer si fortement être évalués.

Quels sont ces ressorts psychologiques qui nous poussent tant à vouloir être évalués ?
Je les ai classés en trois grandes familles : le rapport à soi, le rapport à l’autre et le besoin de reconnaissance. En ce qui concerne le rapport à soi, l’évaluation fait indéniablement appel à notre narcissisme, nous avons besoin pour exister d’être reconnu comme faisant partie ou étant le meilleur, de nous poser comme un modèle pour les autres…
Dans notre rapport à l’autre, nous avons l’espoir que l’évaluation permettra de débusquer les profiteurs qui reçoivent plus qu’ils ne devraient. L’autre est vécu comme un “voleur de jouissance”, il devra révéler ses secrets, et l’évaluation serait un outil de transparence. En fait il n’en est jamais rien, les imposteurs savent parfaitement manipuler les mécanismes d’évaluation et ne seront jamais démasqués.
Enfin, l’une des promesses de l’évaluation serait qu’elle répond à notre besoin de reconnaissance. Je suis convaincue au contraire qu’elle l’excite en permanence. L’évaluation nous projette dans la précarité, elle est toujours provisoire et peut être remise en cause d’une année à l’autre (et souvent beaucoup plus fréquemment si l’on est évalué sur des objectifs fixés sur des périodes plus courtes). Notre soif de reconnaissance n’est jamais apaisée avec l’évaluation.

Doit-on alors cesser toute pratique d’évaluation ?
L’évaluation a existé dans tous les métiers et elle peut être pertinente. C’est un outil qui est légitime dans les parcours de formations ou dans un objectif de réorientation professionnelle.
Mais les systèmes d’évaluation individualisés sont trop souvent devenus un enjeu central dans la gestion des ressources humaines. Dans certaines organisations, l’évaluation est quotidienne avec toutes les conséquences en termes de stress que cela peut entraîner. Au lieu de se creuser la tête pour imaginer des systèmes d’évaluation qui puissent être compatibles avec le sens du travail, il faut simplement redonner à l’évaluation la modeste place qui doit être la sienne.