21 janvier 2014  
ENTRETIEN

M. Lepaon : ” Gattaz est-il le premier ministre ? “

Thierry Lepaon, secrétaire général de la CGT, à Montreuil (Seine-Saint-Denis), le 16 janvier.

LIONEL CHARRIER / MYOP POUR ” LE MONDE “

Le secrétaire général de la CGT juge sévèrement les annonces de M. Hollande, tout en refusant l'” opposition stérile “
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A la veille des vœux de François Hollande, mardi 21 janvier, aux ” acteurs de l’entreprise et de l’emploi “, Thierry Lepaon critique le ” pacte de responsabilité “. Elu secrétaire général de la CGT, le 22 mars 2013, à la suite d’une longue crise pour la succession de Bernard Thibault, il explique la stratégie de sa centrale.

Vous portez des jugements très sévères sur la politique de François Hollande qui, selon vous, se met avec son pacte de responsabilité au service du Medef. Vous êtes dans l’opposition ? 
M. Hollande est en décalage complet avec les attentes des Françaises et des Français. Il répond presque exclusivement aux revendications du Medef. Il prétend incarner une nouvelle politique économique alors que c’est une accélération de celle qu’il menait. Il lâche 30 milliards au patronat comme il a lâché 20 milliards il y a un an. On en est à 230 milliards d’euros d’aides et d’exonérations sans qu’on puisse en mesurer l’efficacité.

Pour la CGT, la nation doit aider les entreprises qui en ont besoin. Mais aujourd’hui on n’est plus dans une politique d’aides aux entreprises dont on évalue le retour. On est passé à une politique de droits, les mêmes pour toutes les entreprises, quelle que soit leur politique d’emploi et d’investissements.

C’est la négation du politique. C’est un cadeau au patronat. Quand le président parle de réduire les charges et les contraintes, on ne sait pas si, dans ces dernières, il y a des aspects qui peuvent toucher au code du travail. On est sévères parce que c’est la première fois dans notre histoire qu’un président de gauche touche au socle du financement de la protection sociale issu du Conseil national de la résistance. Pour lui, le travail ne peut plus payer le hors travail.

En étant financée par le budget, la politique familiale servira de variable d’ajustement et ne garantira plus un accès égalitaire à un droit. C’est un bouleversement sans précédent, sans aucune concertation et sans aucun débat. Le président décide tout seul que la politique familiale n’est plus financée par le travail. Demain, cela peut être fait pour d’autres branches de la Sécurité sociale.

M. Hollande annonce aussi de nouvelles économies…

On est déjà à l’os partout. Il y a plein de lieux aujourd’hui où le potentiel humain manque. Si on pouvait économiser 50 milliards dans les trois ans qui viennent dans toute la fonction publique, ça se saurait ! C’est illusoire. Forcément, il faut s’attendre à un résultat contraire à ce qu’il a annoncé, à savoir des augmentations d’impôts, de la TVA et de la contribution sociale généralisée parce qu’il faudra équilibrer le budget.

Il va y avoir une concertation…

M. Hollande nous propose une participation active à des décisions qu’il a déjà prises. Chaque fois qu’il y a un problème, on donne une mission à un patron : Louis Gallois pour la compétitivité, Jean-Paul Bailly pour le travail du dimanche. Là, dans les trois groupes de travail qu’il veut mettre en place, il y a des patrons à la barre, à égalité avec les parlementaires ! On a le sentiment que le premier ministre, c’est Pierre Gattaz, et que les ministres chargés de cette nouvelle gestion de la France sont des employeurs !

Mettez-vous le signe égale entre M. Hollande et Nicolas Sarkozy ? 
Non. Même si je pense parfois qu’il n’y a pas beaucoup de différences, jamais je ne mettrai un signe égale. Je sais où cela mène, cela mène au Front national. Dire à des électeurs de gauche qu’ils ont cru voter pour un Hollande de gauche et qu’ils ont un Hollande de droite, cela conduit à des impasses. Ce serait irresponsable de ma part. Porter un regard critique n’est pas être dans une opposition stérile. J’ai envie que la gauche réussisse, que la France réussisse, que les salariés puissent vivre mieux de leur travail. Sauf qu’on est dans une situation où l’injustice est criante.

Le président parle de ” grand compromis social “. Dans un texte avec la CFDT, la FSU et l’UNSA, le 14 janvier, vous exigez ” la généralisation de la conditionnalité des aides et exonérations fiscales aux entreprises “. Mettez-vous des préalables à votre participation aux négociations ? 
Le préalable, on l’a déjà mis dans la déclaration commune. Notre déclaration a du sens car c’est la première fois qu’on écrit ensemble qu’on veut un contrôle public des aides publiques. On verra si un compromis est possible ou impossible. Aujourd’hui, je ne sais pas avec qui je vais discuter.

Vous ne pratiquerez pas la politique de la chaise vide ? 
Ah non ! Partout où les intérêts des salariés sont en jeu, la CGT a vocation à être présente. Ensuite, notre investissement est proportionnel au retour qu’on peut en attendre. S’il y a un moyen de faire un bout de chemin ensemble, on y mettra toute notre ardeur.

Vous avez été tenté de signer l’accord sur la formation avant de refuser. Est-ce que ce n’est pas la manifestation politique d’un clivage à la CGT entre ceux qui pensent que la négociation passe par le compromis et ceux pour lesquels un accord relève de la compromission ? 
Ce débat existe depuis que la CGT existe. La question a été tranchée par nos congrès. Le compromis n’est pas de la compromission, c’est passer un accord sur un sujet à un moment donné. Le mot ” compromis ” n’a rien de malsain. Sur la formation professionnelle, il est normal, sain, qu’un accord de ce niveau fasse l’objet d’une discussion forte dans notre organisation. Cela ne me choque pas qu’il y ait un point de vue sensiblement différent entre les camarades qui ont négocié et le bureau confédéral. Mais ce n’est pas vrai que tous les membres du bureau confédéral voulaient signer l’accord et que tous ceux de la délégation avaient une position unanime.

Vous ne le regrettez pas ?

Je n’ai aucun regret. Une fois la décision débattue et prise, elle nous engage tous, y compris moi.

Combattrez-vous ce texte ? 
Non. On va faire en sorte que les questions non réglées dans le cadre de l’accord soient débattues dans les branches et les entreprises. Il y a deux points majeurs. Le premier, c’est l’abaissement du seuil sur l’obligation légale de financement. Ce n’est pas un bon signe de dire aux entreprises qu’il faut faire des efforts sur la formation des salariés mais qu’elles paieront moitié moins cher. La formule consistant à donner aux salariés des droits individuels garantis collectivement me va bien, c’est nous qui l’avons inventée. Sauf que personne ne sait, une fois que le salarié a chargé des droits individuels dans son sac à dos, où il peut poser son sac. Ce sont des droits fictifs parce qu’ils ne sont pas financés.

Vous étiez présenté, lors de votre élection, comme un homme de compromis. Et selon un sondage, 48 % des salariés attendent de la CGT qu’elle soit ” plus réaliste dans les négociations “. Ne va-t-elle pas apparaître comme le syndicat qui dit toujours non ? 
Dire toujours non, c’est comme dire toujours oui, c’est aussi bête. J’entends bien ne pas toujours dire non et que d’autres ne disent pas toujours oui. Etre pragmatique, c’est regarder si le compromis vaut le coup ou non.

La ligne de la CGT, c’est celle de la radicalité ? 
Non. Ce serait un tournant depuis notre congrès. Si on est plus durs qu’il y a quelques mois avec le président, le gouvernement, le patronat, c’est parce que la situation l’exige. Si demain les choses changent, on le dira. C’est notre autonomie, ce n’est jamais une posture.

Propos recueillis par Michel Noblecourt

 

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