Le Monde du 30 Avril 2013

Londres Correspondance
Avec leurs fonds de pension, les ” trade unions ” britanniques s’unissent pour peser sur la gouvernance d’entreprise

Actionnaires de tous les pays, unissez-vous ! Les syndicats britanniques pourraient adopter ce slogan, après avoir lancé fin mars un groupe pour unir leurs forces… d’actionnaires. Le Trade Union Congress (TUC), principale confédération syndicale, allié aux deux principaux syndicats du pays, Unite et Unison, sont depuis longtemps des actionnaires : ils gèrent les fonds de pension de leurs propres employés et contrôlent ainsi un portefeuille d’actions de un milliard de livres (1,2 milliard d’euros), qui comprend toutes les entreprises du FTSE 350, l’indice boursier de Londres.

Jusque là, ils n’utilisaient guère cette force de frappe, laissant aux gestionnaires des fonds le soin de faire fructifier leurs investissements. Ce ne sera plus le cas. Les trois syndicats s’engagent à voter ensemble lors des assemblées générales annuelles des entreprises dont ils sont actionnaires. Parlant à l’unisson, ils pourront peser sur toutes les questions de gouvernance qui sont soumises au vote des actionnaires, notamment la rémunération des patrons et l’élection des membres du conseil d’administration. ” Il y avait besoin d’une autre voix dans le monde des actionnaires, qui défende le point de vue des syndicats. Actuellement, aucun gérant d’actifs ne reflète nos valeurs “, explique Janet Williamson, du TUC.

Cette initiative rejoint un mouvement plus profond, surnommé le ” printemps des actionnaires “. Echaudés par des Bourses évoluant en dents de scie, les actionnaires s’agacent des salaires démesurés des dirigeants ou de leurs dérives autocratiques. En 2012, pendant la saison des assemblées générales annuelles – d’avril à juillet -, beaucoup s’étaient opposés aux conseils d’administration de puissantes entreprises : la banque Barclays, numéro un mondial de la publicité WPP, et les assureurs Aviva et Prudential en avaient fait les frais.

Le TUC veut accentuer le mouvement. Parmi ses objectifs, limiter les salaires des patrons à un ratio de vingt fois celui des employés les moins bien payés, féminiser les conseils d’administration, avec au moins 25 % de femmes, et limiter le nombre de cumulards qui siègent dans de trop nombreux conseils.

” Une nouvelle voix puissante “

Dans un premier temps, les syndicats n’auront cependant qu’un poids limité : un portefeuille de un milliard de livres représente peu à l’échelle de la Bourse de Londres. Mais le TUC espère que d’autres syndicats vont rejoindre le mouvement. ” Et à long terme, leur implication peut s’avérer importante “, estime Tom Powdrill, porte-parole de PIRC, un groupe qui milite pour que les actionnaires soient plus actifs. ” C’est une nouvelle voix puissante “, ajoute Louise Rouse, de l’association FairPensions, un autre groupe de pression. Selon cette dernière, les millions de syndicalistes du pays vont pouvoir faire caisse de résonance aux doléances lancées par les associations d’actionnaires.

Les syndicats ont déjà engagé un premier bras de fer avec National Express, une société britannique de bus. Sa branche aux Etats-Unis étouffe les syndicats, et le TUC ainsi que plusieurs centrales américaines ont annoncé qu’ils refuseraient d’approuver le rapport annuel de l’entreprise lors de son assemblée générale du 9 mai.

L’expérience américaine inspire d’ailleurs l’initiative britannique. Les syndicats outre-Atlantique pratiquent l’activisme actionnarial depuis une quinzaine d’années. Même s’ils n’agissent pas de façon regroupée, leur puissance de feu est bien plus importante : ils gèrent un portefeuille de 250 milliards de dollars. Récemment, c’est en partie à la suite de leurs pressions que trois membres du conseil d’administration de Hewlett Packard, dont le président, ont démissionné.

Les syndicats britanniques peuvent enfin exercer leur influence à travers les trusteesdes fonds de pension des entreprises, chargés d’en superviser la bonne gestion, qui sont souvent des syndicalistes. Le TUC regroupe ainsi un réseau d’un millier de ces trustees, qui peuvent relayer le message. Le ” Printemps des actionnaires ” est encore modeste, mais les syndicats y ont trouvé une nouvelle forme d’action.

Eric Albert