10 juin 2012
La France dans mon bus
A Lyon, la ligne C12 s’étire du centre-ville à la cité des Minguettes. Vingt kilomètres de trajet durant lesquels la conductrice Anne Sari voit défiler un concentré de toute la société française

Anne Sari, conductrice sur la ligne C12 (ci-contre) et quatre de ses passagers (en bas).

ELIZABETH RULL POUR ” LE MONDE ”

A Cannes, mal réveillée après une nuit trop courte, Isabelle Huppert répond par borborygmes à Pascale Clark, la journaliste de France Inter qui tente de l’interroger sur la magie du Festival. A Lyon, dans le bus qui patiente sur la place Bellecour, ils sont quelques-uns, comme l’actrice, à n’avoir qu’une envie : retourner au lit. Ce ne sont que visages de papier mâché, corps avachis sur les sièges. Il règne un silence ensommeillé, gentiment troublé par les voix des deux femmes à la radio.

Il est 7 h 49 quand le bus C12 démarre. De la place Bellecour au terminus ” Hôpital-Fezin-Vénissieux “, le parcours dans l’agglomération lyonnaise dure une heure et s’étend sur quelque vingt kilomètres, ponctués d’une trentaine d’arrêts. Mais, pour 1,60 euro, le prix d’un ticket, c’est un périple dans la société française qui s’annonce, entre les quartiers bourgeois du centre-ville et la cité des Minguettes, en passant par les quartiers de classes moyennes du 8e arrondissement ou les zones d’activités de la ville de Saint-Fons.

Une traversée avec une guide patentée : Anne Sari, conductrice de bus aux TCL (Transports en commun lyonnais). Depuis un peu plus de deux ans, cette femme de 51 ans se faufile dans la circulation avec son Iveco articulé, un mastodonte long de 18 mètres, lourd de 28 tonnes à plein, c’est-à-dire avec 152 passagers à bord, nombre régulièrement dépassé.

De son poste d’observation, Anne Sari voit bien les frontières invisibles qui balisent son parcours, là où montent et descendent les couches populaires, les classes moyennes, les bobos, les étudiants. Place Jean-Macé, Moulin-à-Vent (partage des eaux entre la ville et la banlieue), Picard (entre Saint-Fons et Vénissieux)… Autant d’arrêts, autant d’octrois où la population change.

C’est écrit au-dessus de sa tête, il est interdit de parler au chauffeur quand le bus est en marche. Dans son appartement, donc, Anne Sari nous raconte en détail son quotidien. Après avoir travaillé des années en tant que personnel au sol dans le transport aérien, cette mère de famille venait de se retrouver au chômage quand elle est tombée sur une offre d’emploi des TCL. La filiale de Keolis cherchait des conducteurs.

Après trois mois de formation, où elle apprend à manier ce bahut bourré d’électronique Alcatel, l’impétrante est jetée dans le trafic. Elle se porte volontaire pour la C12, ligne réputée difficile, mais dont les bus modernes permettent de capter sa radio préférée… Premier départ à 4 h 50 (prise de service à 4 h 30), tandis que France Inter lance ses programmes avec ” Un jour tout neuf “. Dernière arrivée un peu avant 1 heure du matin, quand les ondes nationales diffusent ” Nuits noires “. A chaque service, sept heures par jour, la conductrice fait six à sept fois la vingtaine de kilomètres du parcours.

A la première heure, Anne Sari accueille les femmes de ménage partant vers les bureaux du centre, les ouvriers qui embauchent dans les usines du ” couloir de la chimie “, dans la banlieue sud de Lyon, les employés des abattoirs ou les manutentionnaires des entrepôts de Corbas, petite bourgade de l’est de l’agglomération. Ces travailleurs de l’aube se traînent jusqu’à un siège, à peine réveillés et déjà exténués.

Vers 8 heures, le bus s’anime quand la foule tapageuse des élèves grimpe à bord. La ligne s’arrête notamment devant le lycée Jacques-Brel, aux Minguettes. Il y a peu, c’était un des plus mal classés pour les résultats du bac. Le pourcentage remonte lentement, comme un baromètre de ce quartier qui tente d’échapper à sa mauvaise réputation – il fut le siège d’une des premières émeutes de banlieue, en 1981. Plus loin, à Ludovic-Bonin, embarquent à leur tour les élèves du très couru établissement privé La Xavière, dont le lycée affiche 90 % de réussite au bac.

A Vénissieux, au milieu de la matinée, s’annoncent les ” chibanis “, comme les appelle affectueusement Anne Sari, de dignes messieurs qui parlent entre eux à voix basse, mêlant le français et l’arabe. Ces retraités poussent souvent jusqu’à la place Gabriel-Péri, plus connue localement comme ” la place du Pont “. Ils y retrouvent d’autres immigrés avec qui ils discutent du temps qui passe. Dans l’après-midi, Anne Sari les récupère et les ramène chez eux.

A l’arrêt Picard, des femmes souvent accompagnées d’enfants descendent avec des cabas vides. ” Il y a un Resto du coeur pas loin “, précise la conductrice. Dans ce même secteur, aux Marronniers, se trouvait il y a quelque temps un camp de Roms, démantelé depuis. ” Ils sont mal perçus par tout le monde. Ils ne payent pas, mais ils sont polis : ils disent toujours bonjour. ”

Ce qui n’est pas forcément le cas des autres passagers, même si Anne Sari reconnaît des torts partagés. ” Quand je regarde les gens qui montent, ils me saluent. Quand je les ignore, ils me dédaignent à leur tour. ”

Place Jean-Macé, elle croise régulièrement un balayeur enjoué qui, casque sur les oreilles, chante du Luis Mariano et laisse une traînée de bonne humeur, autant que de propreté, sur son passage. Mais, quand il prend le bus pour rentrer chez lui, dans son anonyme tenue de ville, il se montre réservé, presque timide. ” Comme s’il était un autre, sans son habit de lumière. ”

Malgré l’interdit affiché, ils sont quelques-uns à rester plantés à côté du conducteur. Dans le jargon des chauffeurs, on les appelle les ” poissons-pilotes “. ” Ils nous racontent leur vie en quatre arrêts. Nous sommes peut-être les seules personnes à qui ils parlent dans la journée. Dans ce métier, il y a un côté psy. ”

Mais, dans la si riche langue de Molière, il est deux mots que la conductrice entend comme un leitmotiv : ” La porte ! ” Dite sur tous les tons, parfois mais rarement assortie d’une formule de politesse, l’admonestation est plus souvent suivie d’un juron ou d’un bougonnement quand ladite porte tarde à s’ouvrir ou se referme trop vite. Aux heures creuses, Anne Sari attend l’usager en retard qu’elle voit courir vers la station, et y glane un merci essoufflé. Dans les moments de presse, elle devra partir sous son nez et sera gratifiée d’un nom d’oiseau.

La ligne C12 passe devant l’hôpital psychiatrique Saint-Jean-de-Dieu. L’arrêt est reconnaissable entre tous, avec sa statue de Freud. Le banc a la forme d’un divan sans en avoir le confort. Dans la journée embarquent là les patients de l’hôpital de jour qui se promènent dans la ville et reviennent le soir, parfois éméchés. Anne Sari se souvient aussi d’une vieille dame touchante : ” Elle m’a dit qu’elle avait oublié l’arrêt où elle devait descendre, là où on soigne la maladie d’Alzheimer. ”

Ce jour-là, l’un des pensionnaires de l’hôpital se poste à côté de la conductrice et veut absolument tailler la bavette. ” Moi, je voudrais être curé ou pape, mais c’est pas possible parce qu’on n’a pas le droit de fumer. ” L’homme poursuit interminablement son monologue décousu. Ailleurs – était-ce à Quatre-Chemins ? -, un Noir habillé avec élégance, portant une valise, prend un billet. ” Il va descendre à Picard “, pronostique discrètement Anne Sari. Dans le mille. L’homme sort et emprunte un passage au milieu de hangars. ” Il y a une église évangélique, des méthodistes, là quelque part “, explique ensuite la conductrice. Le dimanche, son bus se remplit de fidèles sur leur trente et un qui se rendent à l’office, des familles d’origine antillaise ou africaine. Le vendredi, nombreuses sont les tenues de prière blanches des musulmans se rendant à la mosquée. Et le mercredi, des femmes voilées de noir vont au marché de la place Sublet, à Vénissieux.

Anne Sari prend le temps de saluer d’un geste ses collègues, comme Sergio le Martiniquais, qui lui lance un ” Ça va, ma poule ? ” par la vitre. ” C’est le seul qui a le droit de m’appeler comme ça “, plaisante notre cicérone. Parmi les autres femmes qui travaillent sur la même ligne, une conductrice habite Saint-Etienne (” On s’arrange pour les horaires “). Une autre est une ancienne de Moulinex, venue de Normandie après la fermeture de son usine. Peu de gens choisissent ce métier mais certains en viennent à l’aimer un peu.

La circulation est difficile dans des rues parfois aussi étroites que les traboules. Le bus a pris du retard. Il existe un point de régulation, vers la place Jean-Macé, où il faut attendre le feu vert pour repartir. Les conducteurs doivent couper le moteur. L’hiver, ils le laissent parfois en marche pour conserver le chauffage. Mais un notable habite juste au-dessus, que le ronron de la mécanique dérange. Il connaît par coeur le numéro du poste central qui ne manque jamais d’appeler le chauffeur dans la minute qui suit pour qu’il arrête sa mécanique…

Anne Sari n’a jamais été agressée, mais son bus a essuyé des jets de pierres. La nuit, des jeunes s’amusent aussi à aveugler les conducteurs avec des rayons laser depuis les immeubles. Deux ou trois fois, elle a demandé l’envoi d’une équipe de contrôleurs, pour de la viande saoule ou des pensionnaires de l’hôpital psychiatrique par trop agités. Un soir de juin 2009, après la qualification de l’Algérie pour la Coupe du monde de foot, les Minguettes étaient en liesse, une joie qui menaçait à chaque instant de dégénérer. Le bus s’est trouvé embringué dans le charivari. Des jeunes particulièrement excités ont commencé à s’en prendre au matériel. L’un d’eux a glissé un petit drapeau algérien entre l’essuie-glace et le pare-brise. Anne Sari a donné un tonitruant coup de klaxon en signe d’approbation, geste amical salué par la foule. La situation s’est aussitôt détendue. Le bus est passé.

Une autre fois, alors que l’Iveco était presque vide, un clochard s’est installé. Deux dames n’ont pas tardé à se plaindre à voix haute de l’odeur. ” Vous ne pouvez pas le faire descendre ? “,ont-elles demandé. La conductrice a laissé entendre que peut-être étaient-ce elles qui étaient de trop dans son bus. Plus tard, le clochard est descendu. ” Je n’oublierai jamais le remerciement tragique que j’ai lu dans son regard. ”

Dans sa vigie ambulante, Anne Sari se collette ainsi à toute une humanité. Peu avant le terminus de Bellecour, elle traverse le Rhône, longe les immeubles chics des quais, débouche sur la large esplanade au coeur de la vieille ville bourgeoise et gare son bus devant la poste centrale. Les Minguettes sont loin derrière, dans un autre monde, où elle retournera tout à l’heure.

Benoît Hopquin

© Le Monde